• tram-version-recadree.jpg

     

    En face de moi, dans le tram, il parle bien trop fort, cet homme qui vient de s'asseoir et qui téléphone. Il parle une langue que j'ignore une langue d'Afrique dont il souligne si bien les accents, à grand renfort de gestes et d'intonations théâtrales, qu'il me semble presque la comprendre.

    Hélas, je ne pourrai pas continuer ma lecture. Intérieurement je maugrée ma rengaine habituelle : "Comment ne se rendent-ils pas compte, ces indiscrets qui nous transforment en auditeurs forcés de leurs insipides pièces téléphoniques... ? C'est curieux, tout de même, c'est incroyable, à quel point, aujourd'hui, tant de gens qui n'ouvriraient pas leur porte à tous vents, qui peut-être, chez eux, chuchoteraient pour que les voisins n'entendent pas leurs conversations, ne voient plus aucun inconvénient à claironner leur vie, du moment qu'ils sont dans les transports en commun... etc...etc..."

    Soudain, l'homme se met à parler en français. Et là, je comprends vraiment :

    -...ils viennent de tuer l'ex-ministre de la jeunesse, tu te rends compte... J'étais encore avec lui à Paris la semaine dernière, il était venu pour sa fille... elle étudie dans une école, là-bas... et ils l'ont tué... trois balles...

    Je vais chez sa belle-soeur, là... je me demande ce que je vais lui dire... tu te rends compte, l'ex-ministre de la Jeunesse !

    ... oui, oui... ça fait très mal... et on n'imagine pas de rentrer au pays, après ça... il n'y a aucune sécurité... non... non, c'est lui justement qui les élimine... il est tout-puissant... tu te rends compte, faire tuer l'ex-ministre de la Jeunesse... oui, je le connaissais bien... j'étais encore avec lui la semaine dernière à Paris..."

    Mais déjà l'homme a éteint son téléphone... Il va descendre... Bientôt je le vois sur le quai, solitaire, dans ce quartier pauvre où il est en train de se perdre, sombre silhouette dans la foule.

    Depuis que le monde s'est rétréci, c'est curieux comme elle rencontre la nôtre à chaque instant, la "vie des autres", venue de loin, toute chargée de tragédies, de misères et de sang, d'exils et de désespoirs.

    Des vies, des vies qui se gênent et qui s'entrecroisent, des cargaisons de vies, téléphonant, se taisant, se gênant, s'ignorant, s'unissant, s'écoutant, se répondant, s'entrechoquant et se quittant. 

     

     


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  • michel-ardan.jpg

    "Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai dedans."

    Michel Ardan, De la Terre à la Lune, Jules Verne

     

     

    On fêtait aujourd'hui l'anniversaire de Jules Verne, né un 8 février, il y a presque deux-cents ans, dans une maison de l'île Feydeau à Nantes.

    Passant rue de l'Héronnière, j'ai levé les yeux, et j'ai croisé soudain le regard bleu de Michel Ardan suspendu dans les airs. Je me suis arrêtée un instant, me demandant ce qu'il pouvait bien penser de ce monde chaotique et moderne qu'il avait après tout, à bord de son obus lunaire, contribué à forger, tant il est vrai que les rêveurs ardents peuvent, seuls, donner à la pauvre raison scientifique et aux ternes pouvoirs de l'argent, la force qui crée et l'élan qui découvre.

    Mais des rêves de tous les Ardan d'hier, que reste-t-il ? Ne sont-ils pas finalement devenus cauchemars, ces rêves trop naïfs, maintenant que le monde comme il va ne va plus que bien mal ?

    Cric... Crac... voilà que m'entendant il s'est mis à gronder comme un orage, mon Ardan, tout là-haut, secouant son cercle de fer :

    "Cauchemars ? ce sont les rêves affaiblis, sans ardeur, détournés aussitôt par la haine, la tyrannie et la cupidité, qui deviennent cauchemars en s'écrasant au sol.

    L'humanité façonnée par ses rêves ne peut plus sans danger s'arrêter de rêver. Elle est comme l'obus envoyé dans la nuit, qui ne dépend que de l'élan qui l'envoya vers l'astre.

    Vous qui doutez de nos rêves, c'est de rêve que vous manquez, aujourd'hui. Oubliez vos chiffres, vos peurs, votre lucidité, vos experts à tête froide ; défaites-vous de ce réalisme casqué de plomb qui vous entraîne vers la chute. Travaillez de nouveau à rêver. Rêvez encore, rêvez plus fort et rêvez mieux, rêvez ensemble et sans répit ! Mettez-vous en orbite sur l'espoir, demandez la lune à la lune, ne lâchez jamais prise. Soyez cette fusée d'humanité, ce projectile vivant de votre volonté, qu'aucune nuit ne pourra plus dévier..."

    Mais j'avais dû rêver moi-même, car au-dessus de moi, dans la lumière pâle et glacée de février, il n'y avait déjà plus que cette vieille statue de bronze aux yeux mangés de vert-de-gris, vestige fatigué d'on ne sait quel hommage oublié, qu'on n'aura sans doute pas avant bien longtemps les moyens de restaurer...

     

     


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  • vieille-souche-1.jpg

     

    Je l'ai très bien connu, l'arbre qui vivait là, derrière chez moi.
    Il se tenait un peu penché, comme un vieux roi pensif, et je crois qu'il avait plus d'un siècle.

    Il avait longtemps veillé sur un château tout blanc. Puis le château était tombé en ruines, les chevaux avaient cessé d'emprunter l'allée cavalière, on avait bâti le lotissement.


    C'était un arbre si vaste et si haut.

    Son ombre de géant marchait avec le soleil et la lune. On lisait à ses pieds l'heure immense des mondes éternels.

    Les enfants s'enfonçaient en lui pour y rester cachés, rêveurs, approfondissant le mystère de ses feuilles.

    Les oiseaux accrochaient sur ses bras écaillés des bouquets verts de nids pépiant.

    La pluie roulait dans sa chevelure sombre de longues tresses de lumière.

    Et le lierre varappeur, aux abruptes falaises de son écorce,

    nouait de grands filets sauvages où remuaient des bêtes, des lichens, d'étranges champignons.

     

    Il y eut cet hiver neigeux où le vieil arbre fut sur le chemin froid la yourte toute blanche où l'on aurait tenu nombreux.

     

    Et soudain, au dégel, le fracas des tronçonneuses,

    joyeuses, actives et carnassières comme des guêpes.

    Et cette longue lourde chute dans l'herbe qui tremblait.

    Et de nouveau le vacarme fébrile des scies, désossant le tronc et les branches,

    le va-et-vient rapide des hommes au travail, qui se parlaient en riant, qui seraient fatigués le soir.

     

    Ensuite,

    les tas de bois géométriques, plus sinistres que des croix, sur les bords noirs de l'allée défoncée,

    le faible cri des oisillons sans nid,

    la muette douleur des enfants mis à nu,

    le silence effaré de la disparition.

     

    Et sur la terre désormais cette souche

    où le mort en rampant

    dans l'ombre lentement

    creuse sa propre tombe.

     

     


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  • porte repeinte

     

    C'était très abîmé. tout cassé. Si brutal. Inquiétant.

    On a cloué trois planches. Ça se voyait vraiment.

    On s'est dit : "Bon. On va repeindre."

    On s'en doutait, que ça ne masquerait pas grand chose, que ça s'abîmerait beaucoup, que ça irait de moche en pire, et de pire en bien pire. Après.

    Mais on s'est dit : "Après ? qu'est-ce que ça fait, après ? Du moment qu'aujourd'hui on repeint. Qu'on a l'air d'être là, d'avoir fait quelque chose."

    Bon. Je vous dis ça. J'ai l'air de parler d'une porte. Et je me doute bien que vous vous doutez.

     


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  • 15-millions.jpg

     

    15 millions à l'endroit, 15 millions à l'envers :

    ainsi tricote la fortune son petit tour et puis s'en va,

    te laissant poches vides ton veston d'illusions.

     

    Chaque fois qu'on te vend du rêve, chaque fois qu'on te laisse du vent,

    pense à regarder au miroir.

    Tu y verras probablement, clin d'oeil malin, sourire en coin, 

    ton courage ton beau courage

    monter la garde

    en t'attendant.

     

     


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  • michel-Corboz-.jpg

     

    J'ai pu encore à la Folle Journée applaudir Michel Corboz, si vieux maintenant, si fatigué, menant toujours pourtant son ensemble d'un doigt de maître, attentif aux plus infimes nuances, au plus léger soupir de l'âme des vieux maîtres. 

    J'ai repensé à Bach devenu aveugle et composant toujours. 

    Puis j'ai entendu la "Toccata" résonner dans les couloirs. En approchant, j'ai vu des musiciens frapper des bidons de métal. C'étaient les artistes du "Renegades steel band" de Trinidad, descendants d'esclaves à qui on avait interdit de jouer sur de "vrais" instruments de musique, et qui avaient su transformer leurs bidons martelés en instruments. Les bidons étaient l'orgue, et tous ensemble ils étaient l'organiste.

     

    renegades-steel-band.jpg

    Et je me suis dit que l'art existe toujours malgré.

    Qu'il ne peut exister que malgré.

     

     

    Cliquez sur les images pour entendre.

     

     


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  • o-bien-etre-rennes.jpg

     

    Ô bien-être ! Es-tu vraiment devenu un dieu, pour qu'on te prie ici ?

     

    Longtemps, tu ne fus que le confort matériel, le sentiment d'aisance que donne un moment de richesse et de prospérité, dans un monde de pénurie. Le plaisir égoïste et fragile du bon moment arraché pour soi, dans des sociétés où le groupe primait sur l'individu.

    Mais voici que tu t'es fait injonction. Voici que tu es devenu le seul, le véritable "être", celui qui se tient rayonnant dans le "bien". Voici que manquer à ta Loi est devenu une forme de crime, ou du moins une grave offense à la modernité. Voici que te vénérer comme soi-même est devenu le but suprême et incessant, vers quoi doit tendre, dans les pilules et les régimes, les exercices du corps et la méditation, chaque existence contemporaine.

    Voici que la souffrance est suspecte. Que le malheur est coupable.

    Que la maladie est une erreur dont chacun doit se sentir responsable.

    Que le deuil se soigne, que le handicap se surmonte.

     

    Ô bien-être ! Te voilà devenu dur aux faibles, toi qui toujours eus un faible pour les forts. Si dur que je crois que tu t'es en effet hissé au rang des dieux. Et, de tous ces dieux cruels que les humains inventèrent, il me semble que tu es aujourd'hui le plus tyrannique, le seul qui nous oblige à prier avec nos corps et nos esprits, sans que plus rien n'échappe à ta lumière souveraine.

     

     


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  • orphee.jpg

    Palais des Congrès de Nantes - 28 janvier 2015 - Inauguration de la Folle Journée 2015

     

     

    Aujourd'hui,

    Mes amis,

    Folle Journée

    Jour d'Orphée,

    Une pause

    S'impose,

    Un point d'orgue

    Sur ce blog,

    Un sourire

    D'Eurydice.

     

    folle-journee-2015.jpg

     

     Car de gigue

    En chaconne

    La musique

    Sera bonne.

     

     


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  •  

        Il avait dû faire une erreur.

       C'était peut-être lorsqu'il avait tourné à gauche, tout à l'heure. Il avait dû se tromper de rue. Ou alors au contraire c'était lorsqu'en sortant du Conseil il avait pris trop vite à droite... oui, ce devait être à ce moment. Il s'était dit qu'il rattraperait la rue Victor Hugo en prenant par l'avenue Thiers. Mais avec le brouillard, il s'était fourvoyé. 

        Ou alors, pas du tout. Il n'avait fait aucune erreur. Il avait suivi le bon chemin. C'était seulement le brouillard qui déformait tout. Et il avançait dans des rues connues, mais que l'obscurité rendait étranges et indéchiffrables.

        Il ne parvenait pas à comprendre ce qui, exactement, avait pu arriver. Une seule chose était certaine : il était incapable de dire où il se trouvait. [...]

     

    Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com


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  • parapluie.jpg

     

    Photographier ce parapluie cassé qui débordait de sa poubelle ? Bien sûr il était d'un rouge somptueux dans ce monde tout gris. D'un rouge-papillon qu'on avait envie de sauver. Mais cela n'avait aucune valeur... Un déchet...

    Pourtant, j'étais sûre que Vivian aurait été d'un autre avis. Sûre qu'elle aurait aimé ce parapluie jeté là par une autre Mary Poppins. Alors je l'ai "visé", comme elle l'aurait fait, elle aussi, j'en suis certaine.

    Vivian Maier. Vous avez peut-être entendu parler d'elle. Cette "nounou" inconnue, que ses employeurs trouvaient un peu toquée, et qui a passé sa vie, un Rolleiflex au cou, à prendre des clichés qu'elle ne faisait pas développer, et que personne n'avait jamais vus, pas même elle. Entassant dans des cartons des milliers de pellicules et de planches-contacts, dont on a découvert, après sa mort, qu'elles constituaient une oeuvre. Immense. Totale. L'une des plus grandes collections du XXème siècle.

    Vivian Maier "prenait" tout, tout le temps. Même le contenu des poubelles, surtout le contenu des poubelles, peut-être. Tout ce qu'elle voyait, elle le visait avec son Rolleiflex.

    Ce qui l'intéressait, je crois qu'au fond, ce n'était pas, ou ce n'était plus exactement la photographie. Avait-elle été dédaignée, manquait-elle d'argent pour payer un laboratoire ? Peut-être, mais je crois que ces motifs "circonstanciels" ne peuvent expliquer la profusion presque infinie de ses clichés, à une époque où il fallait aussi acheter les pellicules. Je crois qu'à un moment, elle est tout simplement passée à autre chose. Pour la photographie, elle n'avait plus le temps. Ce qui l'intéressait, ce qui l'obsédait, ce qui était vraiment devenu urgent, c'était le cliché lui-même. L'acte du déclenchement, cette façon de ranger dans le cadre parfait du viseur l'objet, le paysage, le personnage, enfin posé, dans son ordre éternel, comme au coeur d'une cible.

    Entasser les clichés, de les coucher dans ses cartons, comme elle entassait les timbres, les journaux, les déchets de toutes sortes, et de les traîner avec elle de garage en garde-meubles, et de gare en désastre, jusqu'au bout du voyage.

    Epingler comme papillons, dans ses piles, ses cartons, ses valises, dans ses dizaines de milliers de cadrages attrapés au filet, le monde le monde le monde entier qui s'enfuit avec nous.

    Les développer, les regarder, après tout, c'était à nous de le faire. Après.

     

    Je crois qu'elle seule, finalement, l'a vraiment rêvé, et l'a peut-être réalisé, ce rêve insensé dont la photographie n'est sans doute que l'imparfaite réalisation : 

    Poser dans le viseur, en équilibre enfin, le grand chaos du temps, attraper en plein vol l'instant qui veut se perdre. Follement, obsessionnellement, coucher toute une vie dans la nuit de ses négatifs, comme une collection d'ailes mortes enfouie dans l'ombre d'un vieux muséum

    pour sauver, à jamais, tout au fond du tiroir,

    la poudre chatoyante,

    l'enchantement toujours vivant

    unique

    palpitant

    somptueux

    du Regard.

     

    06HEIR-master675.jpg

      Vivian Maier

     

    Et ici la bande annonce du documentaire  A la recherche de Vivian Maier

     

     


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  • rosebud.jpg

     

    petite étoile dans l'air gris

    bouton de gel bouton de rose

    poing serré

    de la vie

    cognant

    son coeur mourant

    à la vitre d'hiver

    où se prennent en glace

    les souvenirs

    et les espoirs

    d'hier

     

    tu revivras

    rosebud

    dans tes pétales

    ouverts

    comme des yeux

    d'oiseau

     

    tu renaîtras

    rosebud

    dans tes parfums

    semés

    comme des grains

    d'aurore

     

     

     


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  •  

        Il est presque 13 heures 30. Le docteur Heurtebise est un peu fatigué, mais il se sent bien. Satisfait. Heureux même. Il a passé un moment agréable, "Chez Arlette" où il est toujours si bien accueilli, depuis qu'il a sauvé la patronne. Arlette avait soigné le menu pour lui.... Il sifflote en ouvrant la porte de son cabinet. Il aime beaucoup aller manger "Chez Arlette". Il n'est peut-être qu'un petit médecin de quartier tout proche de la retraite, mais aller "Chez Arlette" lui donne un sentiment de satisfaction... et même, oui, de bonheur. Une rupture d'anévrisme. Ce n'était pas rien. Presque un miracle. De haute lutte, il l'avait emporté, cette fois-là, de haute lutte...

        Soudain.

        Hum.

        Humhum. [...]

     

    Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com


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  • hôtel

     

    Je viens de descendre du tram, et je prends la rue Lapérouse – c'est une rue que j'aime emprunter, toujours j'y rêve un peu à ce beau nom de Lapérouse, qui nous mène si loin.

    — Madame, s'il vous plaît...

    La femme qui m'a abordée traîne une énorme valise à roulettes sur laquelle on peut lire "Marseille".

    — Madame...  

    J'ai eu tort de ne pas accélérer à temps.

    Elle n'articule pas nettement, comme si les mots sortaient malgré elle de sa bouche. Je sais déjà qu'elle ne va pas me demander son chemin, mais qu'elle va me demander de l'argent – ce qui, au fond, pourrait bien, dans son cas, être la même chose.

    — ...est-ce que vous auriez une ou deux pièces...?  pour que j'aille au café...

    Touchée. Je sors mon porte-monnaie, je commence à fouiller. J'ai encore un billet. Une pièce de deux euros, une pièce d'un euro, quelques ronds de cuivre. Et un peu de cette pitié que j'ai toujours quand je viens de descendre du tram, et que la ville use si vite, ensuite. J'hésite et elle le sent. Elle continue à parler... elle a compris qu'il lui fallait parler, pour me rapprocher d'elle.

    — ... c'est parce qu'il fait froid.

    C'est vrai qu'il fait froid. Vraiment très froid.

    Je choisis finalement la pièce de deux euros et celle d'un euro.

    Trois euros c'est déjà bien on ne peut pas donner à tous les mendiants n'est-ce pas on coulerait avec eux à la fin d'ailleurs je ne m'appelle pas saint Martin peut-être même qu'elle se moque de moi j'ai besoin de garder un peu de monnaie après tout elle n'a qu'à... 

    — Vous passez la journée dans la rue ? Toute la journée ?

    — C'est ça, oui... toute la journée... la nuit, souvent, je peux aller dans un foyer.

    J'aimerais tant maintenant mettre les voiles... Il fait si froid quel froid. Je lui souhaite bonne chance pour la nuit. Car elle a dit "souvent"... Mais au moins je lui ai donné quelque chose. Elle ira au café. C'est un début. Alors bonne chance pour la suite !

    — Oh, souhaitez-moi seulement d'en trouver davantage... Quand la quête est bonne, je peux prendre un hôtel, des fois...

    Là, bien sûr, j'ai honte. Ce mot "quête" qu'elle a employé, c'est troublant. Et le mot "hôtel" lui-même... ne vient-il pas de ce mot qui a donné "hôpital" et "hospitalité " ?... Cependant je n'ose pas ajouter le billet. Ce serait reconnaître que mes trois euros étaient bien mesquins finalement. Du reste ce ne serait toujours pas suffisant.

    D'ailleurs, est-ce à moi de... ? Après tout, elle peut... n'a qu'à n'a qu'à... Et puis, ne faut-il pas s'endurcir pour supporter ce monde où nous vivons, se protéger de la pitié qui nous mènerait si loin, si loin, que nous pourrions nous aussi nous noyer, engloutis ? En outre, cette insistance sur l'hôtel... La femme est jolie, n'est-ce pas, presque élégante...

    — ... on ne peut parler à personne... quand on est déprimée, à l'hôtel, on peut dormir, on peut parler... 

    J'ai hâte de m'en aller maintenant, je glisse quelques généralités sur les dossiers HLM, sur les assistantes sociales...

    — Oh, j'ai tout fait, j'y vais chaque semaine. Il y a tellement de gens qui demandent... Ma vie a pas toujours été comme ça, vous savez. Je travaillais, à Marseille, j'étais bien. Mais c'est la maladie, le cancer. Chaque semaine je descends une marche...

    Mais moi... non, je ne peux rien pour elle, non, je ne connais personne.

    Je reprends ma route. Dans mon dos, j'entends la grosse valise rouler sur le trottoir. De moins en moins fort.

    Et c'est comme si la femme, véritablement, s'effaçait derrière moi.

    A mon grand soulagement, je vogue de nouveau, rue Lapérouse, vers... mais vers quoi ?

    Plus loin, cours des cinquante otages, un mendiant s'est assis dans le froid, recroquevillé sur sa souffrance au milieu de ses sacs. Sur l'un d'eux, on distingue ces mots : "La Vie". Je connais ce sac qui proclame partout que "Jamais la vie n'a été aussi bien remplie", et que tant de mendiants de la ville traînent avec eux. Il doit y avoir quelque part un plaisantin qui le leur distribue.

    A lui aussi je pourrais donner mes dix euros. Je pourrais même donner bien plus... il y a tant de "distributeurs", au centre-ville. Je suis sûre qu'il se plairait bien, lui aussi, cette nuit, à l'hôtel. Il fait si froid, de plus en plus froid. J'ai compris que c'était un rivage, cet hôtel, une île au loin de bonheur tiède, l'atoll inaccessible du paradis céleste, pour ceux que le bourreau hiver serre dans ses brodequins de glace.

    Pourtant je passe, comme tous les autres, regardant devant moi, un peu raide, visage figé, menton droit, comme si j'étais trop absorbée pour remarquer... C'est une façon de marcher qui nous fait ressembler à d'étranges marionnettes – la "danse robot" que nous avons tous apprise, n'est-ce pas, à danser dans les villes, depuis tant d'années que nos rues se remplissent de misère.

     

    RUE

     

    Nous nous étonnons quelquefois que les passants d'autrefois aient pu vaquer sans frémir à leurs occupations devant des piloris et des gibets.

    Mais nous sommes semblables à eux.

    Habitués.

    Ce n'est pas vraiment notre faute. On nous a habitués. Qui donc ? Il y a si longtemps, qu'on ne s'en souvient plus, qu'on n'y pense jamais.

    Nos descendants, c'est certain, nous diront barbares et cruels. Et ils auront raison.

    Et ce ne sera pourtant, sans doute, que parce qu'eux-mêmes seront devenus autrement barbares, autrement cruels.

    Pas leur faute non plus.

    Mais voilà.

     

     

     

     

     


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  • songe - 15-01-15

     

    Il n'avait pas franchi les portes de corne. Il n'avait pas traversé les portes d'ivoire. Il avait seulement rebondi dans la nuit sur les portes de verre de la ville moderne.

    Rêvant de s'en aller plus haut.

    Doux comme un fil de soie.

    Songeant à devenir étoile.

    Lui qui s'était fait son chemin au couteau.

     

    Il y a dans la ville tant de mots suspendus

    comme des vies

    pas bien belles

    enragées

    désolantes

    qui voudraient

    délirantes

    s'en voler

    s'en aller

    vers le ciel.

    Il y a dans la ville tant de mauvais garçons et de mauvaises nuits.

    Il y a dans la nuit tant d'appels égarés

    Il y a dans la ville tant de songes perdus.

     


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